L'apothéose vient avec les Black Styls. Trois garçons de même génération révolutionnent le Makossa, ils ont pour noms : Toto Guillaume, Kangué Emile et Nkotti François. Toto Guillaume est le meneur du groupe. Guitariste inégalé, compositeur hors pair, il tire les Black Styls sur les cimes de la gloire. Leur temple à Douala s'appelle " Chez Mermoz " si ce n'est à " Joie d'été ".
Tout Douala et les environs accourent dans ces deux cabarets pour savourer les Black Styls. Leur répertoire est très varié : il embrasse les contes traditionnels, l'épopée des Sawas et bien entendu l'amour. Auréolé, Toto Guillaume déclare ne même pas envisager des tournées ni à l'intérieur, ni à l'extérieur du pays.
De l'autre côté un autre génie fait des vagues ; il s'appelle Ekambi Brillant. Il voyage entre la France et les Etats-Unis. Dans ce pays notamment, son contact avec les Noirs Américains peaufine son goût du Rythme et du Blues. On le dit doué du Makossa, mais lorsqu'il sort "Elongi", titre onctueux et langoureux, nul n'a plus envie de le voir jouer le James Brown des tropiques qu'il se voulait être avec ses pantalons "hot pince".
Ekambi Brillant n'est pas seulement chanteur et compositeur ; il est aussi arrangeur.
Il découvre sur les collines de Mvog Ada le jeune Ignace Essomba, "Esso Essomba" de son nom d'artiste. Avec Ekambi, Esso explose sur un seul tube, " Mfié e Yop ". La voix est du chanteur, des paroles certainement, mais le rythme et la musicalité sont du génie d'Akwa, Ekambi Brillant
Manu Dibango est resté égal à lui-même : trompettiste devant l'Eternel, il combine avec une rare dextérité le jazz de la Nouvelle Orléans avec son Makossa natal. On ne parviendra jamais malgré son grand talent à le classer intégralement dans le catalogue des artistes du Makossa pur. Cette singularité de Manu ne lui enlève pas son étiquette de grand ambassadeur de la culture camerounaise en général et du Makossa en particulier. Il admire Memphis Slim, mais c'est à King Curtis que Manu doit tout du saxo. Il aura vendu du Makossa aux chanteurs américains, notamment à Michaël Jackson avec son " Soul Makossa ".
Tout cet aréopage d'artistes de renom fait du Makossa le rythme le plus dansé au Cameroun à cette époque là. Il sort des frontières pour concurrencer la Rumba dans son propre berceau qu'est les deux Congo. Il se joue en Angola avec Sam Mangwana. Tokoto Ashanti, dit " l'homme de chèvre " exporte le Makossa en Côte d'Ivoire dans les cabarets chauds de Treicheville. Là où il joue, la salle est comble. Il fait des émules. Le Makossa devient un produit culturel exportable. Un tandem se crée, il est composé du bassiste Aladji Touré et du guitariste chanteur et arrangeur Toto Guillaume. Leur expertise est sollicitée sur tout le continent. Leurs noms figurent sur bon nombre de pochettes de disques.
Cette belle époque de la musique camerounaise freine l'invasion des rythmes étrangers qui commençaient à dénaturer les nôtres. C'est à ce moment qu'une mutation qui n'a rien d'artistique vient influencer considérablement la production locale. Ceci se passe au début des années 1990. Henri Bandolo, journaliste de renom est promu Ministre de l'Information et de la Culture.
Le Cameroun renoue avec les grandes manifestations culturelles tel le Festival national des arts et de la culture qu'il organise avec succès à Douala. Le ministre estime que le Makossa est trop présent sur les ondes nationales ; qu'il ne permet pas l'éclosion d'autres rythmes nationaux. Il décide à tour de bras qu'à la radio et à la télévision nationale, 80% des musiques diffusées seront nationales. Il instruit verbalement que sur les 100% des 80% restant, le Bikutsi devra occuper l'espace. C'est l'époque donc du Bikutsi dans les ondes, du Bikutsi dans les boîtes de nuit, du Bikutsi dans les bars. Il ne présente pas une homogénéité totale. Entre Zélé le Bombardier, Mbarga Soukous et Nkodo Si Toni, les variantes sont énormes. Entre K-Tino, obscène proche de la vulgarité et Ntodombe, posé, langoureux entraînant, on ne se croirait plus dans le même univers du Bikutsi.
Les Camerounais désemparés, reçoivent un rythme comme par décret ; les conséquences seront immédiates : Toguy pose la guitare et prend le chemin de l'exil culturel, Aladji Touré le suit, Emile Kangué va outre Atlantique, Nkoti François entre en politique, Ekambi Brillant attend la relève en vain. Cette "inhumation" du Makossa et l'instauration du Bikutsi par "décret" ouvrent grande la voie au Ndombolo. Gesticulation, tortillement, accoutrement, bizarrerie, tout y passe. Ce rythme venu des deux Congo envahi le Cameroun ; il dénature même le Bikutsi resté sans résistance ; il se déploie dans tous les milieux. Le Ndombolo se retrouve en terrain conquis.
Les habitudes culturelles ne se décrètent pas, elles s'imposent par le talent, la créativité et l'esthétique. Lorsque la démagogie et la politique prennent le pas sur la création artistique, on débouche sur le désordre. L'invasion du Ndombolo dans nos foyers aujourd'hui est un exemple qui illustre cela. Le ministre de la Culture de l'époque, Henri Bandolo agissait certainement de bonne foi ; il a malheureusement légué à son pays un héritage culturel difficile à assumer : le Ndombolo partout.
Xavier Messè

